L’autre jour je n’arrivais pas à dormir, alors, dans ce cas, j’ai une botte secrète. Revoir La Jetée de Chris Marker. Non pas que je confonde ce film avec de la mélatonine (aucun risque, ce film est passionnant), mais j’apprécie tout particulièrement l’état second prodigué par la combinaison de la fatigue et ces images commentées.
Cette fois-ci mon regard a plus été porté sur les transitions qu’il utilise entre les photos. Il y en a trois, le simple cut, le fondu enchaîné et le fondu enchaîné au noir. On remarquera que les effets esthétiques produits par ces raccords de laboratoire ne sont pas les mêmes. Et, étant appliqués sur des images fixes, leur effet en ressort comme chimiquement pur.
Si on doit découper grossièrement le film, il y aurait 6 parties :
- ce dimanche sur la grande jetée d’Orly, dans un temps d’avant-guerre,
- Paris détruit par la 3ème guerre mondiale,
- les expériences dans le camps souterrain,
- les projections dans le temps passé,
- un (bref) passage dans le futur,
- et le retour à la jetée d’Orly.
Les photos du Paris détruit sont raccordées par des fondus enchaînés. Les images fugaces produites par la fusion des plans leur donne un aspect organique et vivant, comme un continuum, qui contraste avec les ruines minérales à perte de vue. Même si les photos truquées de Paris en ruines sont le plus « fausses » de tout le film, car elles n’ont pas de référent, les raccords en fondu enchaînés atteste d’une vérité plus forte. Le fondu lie chaque photo avec la précédente, formant un ensemble insécable.
À l’inverse, quand le protagoniste est projeté dans le musée de sa mémoire, ce sont des fondus enchaînés au noir qui rythment le voyage. L’effet le plus évident est qu’il délie les images entre elles. Quand la destruction de Paris est accompagnée de chœurs qui lient par le son les plans, les projections dans le passé se font dans le silence. Les pauses du Narrateur entre chaque image achève de compartimenter chaque image.
L’utilisation du cut est plus ambivalent. Quand le film passe des paysages parisiens détruits aux sous-sols, il change d’effet de raccord. Les cuts sont alors froids et cliniques – comme le sont les expérimentateurs. Mais les cuts sont aussi utilisées pendant la projection onirique la plus durable du personnage. Il est indéniable que le cut est la (non)transition la plus utilisée de tout le cinéma. Alors, quand le film se maintient sur ce rythme stable ; en l’occurrence la projection du passé auprès de cette figure fantasmée, on peut penser qu’il se cale sur ce qui est connu du spectateur.
Néanmoins, un bloc (on ne peut pas vraiment parler de séquence) vient troubler ce rythme qui s’est établi. 10 photos de la femme, regardant droit dans l’objectif. Elles sont montées en fondu enchaîné. Leur prises de vues très proches causent un effet de morphing avant l’heure. Le 11ème plan n’est pas une photo, mais bien un bout d’images animées à 24 images par seconde, comme on en a l’habitude. La projection dans le passé accède alors à un statut réel, plus réel que tout autre plan du film.
Enthousiasme de courte durée. Le plan est coupé net, comme les sons d’oiseaux qui accompagnaient ce temps de paix. Raccord cut sur un des scientifiques du camps qui nous fixe. On ne s’échappe pas dans le temps.
