Auteur/autrice : Hugo Planelles

  • Romería (Carla Simón, 2026), père et mer de souvenirs

    Carla Simón poursuit sa lancée d’un cinéma espagnol grandement tourné vers la réflexion autobiographique et enfantine. Après Été 93, présentant une enfant de 6 ans appelée Frida, Roméria suit désormais la jeune fille fraîchement majeure, Marina. Là où Frida partait dans une nouvelle famille, Marina, en tant qu’enfant adoptée, retourne dans la ville galicienne de Vigo afin d’y trouver une partie méconnue de sa famille. En effet, cette dernière est autant en quête d’un document d’état civil, pour obtenir une bourse pour sa future école de cinéma, que de son identité propre. Partant à la recherche du souvenir de ses parents, tous deux décédés du sida, la réalisatrice (et, par la même occasion, son personnage) mêle la petite histoire avec la grande, celle d’une génération postfranquiste, en pleine mouvance de la Movida, toile de fond comme source même du film. 

    Ce nouveau, et troisième, long-métrage est d’une beauté flottante et met en avant de nombreuses strates cohabitantes, sans jamais qu’elles ne s’excluent. La mise en scène devient alors pertinemment riche tout en restant sensiblement sobre. Il y a une confrontation entre plusieurs médiums (caméscope de Marina tenu à la main et caméra de la réalisatrice, écrits du journal maternel et images du film), tout comme entre plusieurs temporalités (passé des parents et présent de Marina). Ce procédé, grandement démultiplié, permet alors de montrer ce travail de quête, d’enquête dans laquelle sa recherche, encore sous-jacente intérieurement, érupte frontalement et de manière grandiose à travers les échanges verbaux. À tous ces points de vue subjectifs filmés sur le vif, et adoptés par le public, s’ajoutent des questionnements philosophiques impactants, pour le mieux et une fois de plus, les images. Car, oui, c’est un film de mémoire, d’apostilles et de tout autant de sujets passionnants traités justement dont émerge une grande poésie. 

    Toute cette construction parachevée se voit diminuée lorsque le film bascule dans un rêve imaginé par Marina, singeant simplement la supposée vie de ses parents écrite dans leurs mémoires. Là où tout se jouait dans une certaine finesse précise jusque-là, cette agitation onirique soudaine vient déstabiliser l’ensemble. L’image ne fonctionne plus par bribes mais uniquement par déballage. La brutalité du montage rompt avec la douceur de la cueillette primaire. Façon de nous rappeler la dure réalité d’un pays, à travers une jeunesse, en pleine reconstruction.  

    Ce long pèlerinage souligne le poids des non-dits générationnels, le silence du passé refoulé dans la mer, dans les paysages et au sein des familles pour que plus jamais on ne les oublie. Démarche forte et résultat réussi, c’est désormais sa propre histoire que nous aimerions suivre, son journal intime. Passé en mains, ce qui importe dorénavant, c’est le présent dans lequel nous évoluons.

  • House of Hummingbird(Kim Bora, 2018), portrait d’une jeune fille en Corée

    C’est en 2018, avec son premier long-métrage, que la réalisatrice coréenne Kim Bora met en scène la vie d’Eun-hee. Effectivement, House of Hummingbird prend place en 1994 et suit la vie de cette jeune collégienne séoulite de 14 ans, en pleine croissance mouvementée. 

    Ce qui ressort tout naturellement de ce film, à mon avis, est un sentiment doux-amer. Violence et légèreté se mélangent symbiotiquement et ne semblent pouvoir se défaire l’une de l’autre (peuvent-elles ?). 

    D’un côté, la violence est caractéristique des événements et personnages dépeints. Le père a des accès de colère et son frère, Daehoon, la bat. Cette impétuosité physique est redoublée de façon sonore par le silence de sa mère, ignorant les appels de sa fille, ou à travers les remarques dévalorisantes sur le futur d’Eun-hee par ses camarades de classe. Alors, au cœur de sa maison, la jeune fille se sent forcément enfermée et le surcadrage participe fortement à cet étouffement subi. 

    Mais un des motifs clés du film reste la blessure somatique. Jisook sort avec un masque pour cacher les marques injustifiées que lui assène son père, et le père d’Eun-hee porte un pansement suite à une violente dispute avec sa femme, au cours de laquelle elle lui a cassé une lampe sur le bras. Il y a une sorte de graduation autour de la question de la plaie, allant de mal en pis, en affectant directement le paysage. En effet, l’événement réel de l’effondrement du pont Seongsu, causant 32 morts, est une sorte de blessure originelle marquant la vie de Kim Bora et lui inspirant ce film. L’ambition de House of Hummingbird semble alors de s’opposer à la modernisation rapide de la Corée et aux conséquences de sa volonté de changement trop rapide, symbolisée par le pont. 

    Ainsi, le film se propose de conserver du temps calme, de la sensation pure. Tout cela de manière drastiquement sensible, à l’instar de l’opération d’Eun-hee, menaçant son visage. 

    Il faut alors évoquer le caractère très flottant qui se dégage à travers les multiples plans d’ensemble, majoritairement filmés au ralenti, proposant une sorte d’accalmie marquée dans le récit. Mais ce caractère vaporeux ne se retrouve pas que dans la forme du cadre, mais aussi dans ce qui s’y joue. Le vent et sa manière de faire se mouvoir un rideau de cuisine, lorsque la fenêtre est ouverte, s’ingénient alors à nous apaiser, le temps d’un instant. 

    Ces deux côtés d’une même pièce, avers et revers, soulèvent avec eux la question de la fragilité. Celle-ci étant étroitement liée à un caractère éphémère, renvoyant aux images du cinéma lui-même. Tout semble de passage, bien que certains aspects marquent davantage que d’autres, aussi bien moralement que physiquement. Ce film, transitant entre espaces comme entre moments temporaires, finit par en créer un unique, et quasiment inoubliable, purement langoureux.

    Finalement, le film nous adresse une question lourde et pesante. Face à ce visage, désormais seule, séparée de l’enseignante qu’elle adorait tant, on peut se demander si Eun-hee aussi sera en capacité d’atteindre l’âge adulte. Nous espérons que son avenir sera heureux, tout en questionnant le nôtre, et on la laisse là. 

    Plein de gens dont on connaît le visage, mais combien d’entre eux comprend-on vraiment ?

  • Linda Linda Linda (Nobuhiro Yamashita, 2005)

    En 2005 sort en salles le film japonais Linda Linda Linda réalisé par Nobuhiro Yamashita. Sorte de coming-of-age movie, ce récit s’attache à suivre un groupe de lycéennes devant performer lors du Shiba High Holly Festival, fête du lycée et événement marquant la fin de leurs années passées la bas. Après une blessure de la guitariste et une démission de la chanteuse, ce groupe de 4 lycéennes se constitue alors de : Kei, la claviériste (devenant guitariste) ; Kyoko, la batteuse ; Nozomi, la bassiste ; et Son, chanteuse coréenne recrutée sur le tas pour remplacer l’ancienne. Ensemble, elles décident de reprendre des chansons du groupe de punk rock japonais, Blue Heart. Et notamment la célèbre Linda Linda (première occurrence musicale du film, lui donnant ainsi son titre). 

    Le long métrage met en scène la sortie du cadre (métaphorique et scénique) de ces filles (et, surtout, par ces filles). En effet, dès le début, et sa mise en abyme filmique, des questions identitaires sont posées (“Où est notre vrai moi ?”). Ainsi, le film dépeint, par son premier travelling latéral, des vignettes (via l’esthétique du surcadrage). Celles-ci seront présentes tout au long du film, et souvent reléguées au second plan (sans que cela soit négatif). Au contraire, la caméra tient ici un discours. ll faut s’attacher à ces récits, que certains pourraient juger microscopiques (que ce soit visuellement ou au niveau des enjeux qu’ils représentent). Or l’ambition ici est de montrer que ces instants comptent et sont importants dans la construction identitaire de ces personnages à l’âge adolescent. C’est tout autant la construction d’un groupe (que certaines quittent et d’autres rejoignent) que celle d’une identité propre à chacune, la quête de l’acceptation de soi. 

    Alors, il semble falloir être dans son monde (son cadre) avant d’exister en dehors / avec les autres. Le plan cristallisant parfaitement cette idée a lieu lors de la dernière répétition. On voit tout et on entend tout malgré l’étroitesse du surcadrage dans lequel les actrices évoluent. Manière de dire que tout cela sera, un jour, qu’un petit détail (d’où la taille) mais pour l’instant, c’est tout. C’est leur construction qui se joue ici et leur moment de joie collectif. 

    Les paroles de la chanson “Because there is beauty in the world that can’t be photographed” font alors échos à l’entièreté du film en lui-même ; tant il est poignant dans sa représentation de cet âge là et des questionnements qu’il soulève (amour, amitié, ipséité, etc.). Si ce film a donné un regain d’intérêt au groupe des Blue Hearts, il a surtout su en insuffler un chez les spectateurs / spectatrices. Véritable élan vital, ce film encapsule et capture parfaitement l’essence d’être jeune et les problèmes liés à cette période dans une esthétique formelle brillante de simplicité apparente. 


    Pour finir, en revenant aux questions identitaires évoquées plus tôt, la réponse qui était donnée en début de film, se retrouve alors à la fin. Notre vrai moi est “ici et maintenant”, c’est-à-dire devant une salle remplie de lycéens et lycéennes joyeux et unis par l’art, comme nous le sommes, spectateurs et spectatrices, face à ce film pétulant, qui ne donne envie que d’être heureux et de poursuivre ses rêves.