
C’est en 2018, avec son premier long-métrage, que la réalisatrice coréenne Kim Bora met en scène la vie d’Eun-hee. Effectivement, House of Hummingbird prend place en 1994 et suit la vie de cette jeune collégienne séoulite de 14 ans, en pleine croissance mouvementée.
Ce qui ressort tout naturellement de ce film, à mon avis, est un sentiment doux-amer. Violence et légèreté se mélangent symbiotiquement et ne semblent pouvoir se défaire l’une de l’autre (peuvent-elles ?).
D’un côté, la violence est caractéristique des événements et personnages dépeints. Le père a des accès de colère et son frère, Daehoon, la bat. Cette impétuosité physique est redoublée de façon sonore par le silence de sa mère, ignorant les appels de sa fille, ou à travers les remarques dévalorisantes sur le futur d’Eun-hee par ses camarades de classe. Alors, au cœur de sa maison, la jeune fille se sent forcément enfermée et le surcadrage participe fortement à cet étouffement subi.
Mais un des motifs clés du film reste la blessure somatique. Jisook sort avec un masque pour cacher les marques injustifiées que lui assène son père, et le père d’Eun-hee porte un pansement suite à une violente dispute avec sa femme, au cours de laquelle elle lui a cassé une lampe sur le bras. Il y a une sorte de graduation autour de la question de la plaie, allant de mal en pis, en affectant directement le paysage. En effet, l’événement réel de l’effondrement du pont Seongsu, causant 32 morts, est une sorte de blessure originelle marquant la vie de Kim Bora et lui inspirant ce film. L’ambition de House of Hummingbird semble alors de s’opposer à la modernisation rapide de la Corée et aux conséquences de sa volonté de changement trop rapide, symbolisée par le pont.
Ainsi, le film se propose de conserver du temps calme, de la sensation pure. Tout cela de manière drastiquement sensible, à l’instar de l’opération d’Eun-hee, menaçant son visage.
Il faut alors évoquer le caractère très flottant qui se dégage à travers les multiples plans d’ensemble, majoritairement filmés au ralenti, proposant une sorte d’accalmie marquée dans le récit. Mais ce caractère vaporeux ne se retrouve pas que dans la forme du cadre, mais aussi dans ce qui s’y joue. Le vent et sa manière de faire se mouvoir un rideau de cuisine, lorsque la fenêtre est ouverte, s’ingénient alors à nous apaiser, le temps d’un instant.
Ces deux côtés d’une même pièce, avers et revers, soulèvent avec eux la question de la fragilité. Celle-ci étant étroitement liée à un caractère éphémère, renvoyant aux images du cinéma lui-même. Tout semble de passage, bien que certains aspects marquent davantage que d’autres, aussi bien moralement que physiquement. Ce film, transitant entre espaces comme entre moments temporaires, finit par en créer un unique, et quasiment inoubliable, purement langoureux.
Finalement, le film nous adresse une question lourde et pesante. Face à ce visage, désormais seule, séparée de l’enseignante qu’elle adorait tant, on peut se demander si Eun-hee aussi sera en capacité d’atteindre l’âge adulte. Nous espérons que son avenir sera heureux, tout en questionnant le nôtre, et on la laisse là.
“Plein de gens dont on connaît le visage, mais combien d’entre eux comprend-on vraiment ?”